- Ô mort vieux capitaine, il est temps! Levons l’ancre!
- Ce pays nous ennuie, ô Mort! Appareillons!
- Si le ciel et la mer sont noires comme de l’encre,
- Nos cœurs que tu connais sont remplis de rayons!
-
- Charles Baudelaire (le Voyage)
Le début de L’étranger lu par son auteur, Albert Camus.
« Le monde est ce qu’il est, c’est-à-dire peu de chose. C’est ce que chacun sait depuis hier grâce au formidable concert que la radio, les journaux et les agences d’information viennent de déclencher au sujet de la bombe atomique. On nous apprend, en effet, au milieu d’une foule de commentaires enthousiastes, que n’importe quelle ville d’importance moyenne peut être totalement rasée par une bombe de la grosseur d’un ballon de football. Des journaux américains, anglais et français se répandent en dissertations élégantes sur l’avenir, le passé, les inventeurs, le coût, la vocation pacifique et les effets guerriers, les conséquences politiques et même le caractère indépendant de la bombe atomique. Nous nous résumerons en une phrase: la civilisation mécanique vient de parvenir à son dernier degré de sauvagerie. Il va falloir choisir, dans un avenir plus ou moins proche, entre le suicide collectif ou l’utilisation intelligente des conquêtes scientifiques.
En attendant, il est permis de penser qu’il y a quelque indécence à célébrer ainsi une découverte, qui se met d’abord au service de la plus formidable rage de destruction dont l’homme ait fait preuve depuis des siècles. Que dans un monde livré à tous les déchirements de la violence, incapable d’aucun contrôle, indifférent à la justice et au simple bonheur des hommes, la science se consacre au meurtre organisé, personne sans doute, à moins d’idéalisme impénitent, ne songera à s’en étonner.
Ces découvertes doivent être enregistrées, commentées selon ce qu’elles sont, annoncées au monde pour que l’homme ait une juste idée de son destin. Mais entourer ces terribles révélations d’une littérature pittoresque ou humoristique, c’est ce qui n’est pas supportable.
Déjà, on ne respirait pas facilement dans ce monde torturé. Voici qu’une angoisse nouvelle nous est proposée, qui a toutes les chances d’être définitive. On offre sans doute à l’humanité sa dernière chance. Et ce peut être après tout le prétexte d’une édition spéciale. Mais ce devrait être plus sûrement le sujet de quelques réflexions et de beaucoup de silence.
(…)
Au reste, il est d’autres raisons d’accueillir avec réserve le roman d’anticipation que les journaux nous proposent. Quand on voit le rédacteur diplomatique de l’Agence Reuter annoncer que cette invention rend caducs les traités ou périmées les décisions mêmes de Potsdam, remarquer qu’il est indifférent que les Russes soient à Koenigsberg ou la Turquie aux Dardanelles, on ne peut se défendre de supposer à ce beau concert des intentions assez étrangères au désintéressement scientifique.
Qu’on nous entende bien. Si les Japonais capitulent après la destruction d’Hiroshima et par l’effet de l’intimidation, nous nous en réjouirons. Mais nous nous refusons à tirer d’une aussi grave nouvelle autre chose que la décision de plaider plus énergiquement encore en faveur d’une véritable société internationale où les grandes puissances n’auront pas de droits supérieurs aux petites et aux moyennes nations, où la guerre, fléau devenu définitif par le seul effet de l’intelligence humaine, ne dépendra plus des appétits ou des doctrines de tel ou tel État.
Devant les perspectives terrifiantes qui s’ouvrent à l’humanité, nous apercevons encore mieux que la paix est le seul combat qui vaille d’être mené. Ce n’est plus une prière, mais un ordre qui doit monter des peuples vers les gouvernements, l’ordre de choisir définitivement entre l’enfer et la raison. »
Albert Camus, éditorial de « Combat », 8 août 1945
L’une des très rares voix de protestation après l’explosion de la bombe atomique sur Hiroshima (6 août 1945)
Source : http://icp.ge.ch/po/cliotexte/la-seconde-guerre-mondiale/bombe.atomique.html
— Hemingway, mis au défi de raconter une histoire avec seulement 6 mots.
“Si Céline a pu soutenir les thèses socialistes des Nazis, c’est qu’il était payé” C’est cette phrase de Sartre écrite en 1945 dans ”Portrait d’un antisémite” (publié dans “Les Temps Modernes”, et repris plus tard chez Gallimard sous le titre de “Réflexions sur la Question juive”) qui inspira à Céline ce pamphlet en réponse. Il l’envoya à Jean Paulhan qui ne le publia pas. Il est désormais trouvable en librairie.
Je ne lis pas grand-chose, je n’ai pas le temps. Trop d’années perdues déjà en tant de bêtises et de prison ! Mais on me presse, adjure, tarabuste. Il faut que je lise absolument, paraît-il, une sorte d’article, le Portrait d’un Antisémite, par Jean-Baptiste Sartre (Temps modernes, décembre 1945). Je parcours ce long devoir, jette un oeil, ce n’est ni bon ni mauvais, ce n’est rien du tout, pastiche… une façon de “Lamanièredeux”… Ce petit J.‑B. S. a lu l’Étourdi, l’Amateur de Tulipes, etc. Il s’y est pris, évidemment, il n’en sort plus… Toujours au lycée, ce J.‑B. S. ! toujours aux pastiches, aux “Lamanièredeux”… La manière de Céline aussi… et puis de bien d’autres… “Putains”, etc. “Têtes de rechange”… “Maïa”… Rien de grave, bien sûr. J’en traîne un certain nombre au cul de ces petits “Lamanièredeux”… Qu’y puis-je ? Étouffants, haineux, foireux, bien traîtres, demi-sangsues, demi-ténias, ils ne me font point d’honneur, je n’en parle jamais, c’est tout. Progéniture de l’ombre. Décence ! Oh ! je ne veux aucun mal au petit J.‑B. S. ! Son sort où il est placé est bien assez cruel ! Puisqu’il s’agit d’un devoir, je lui aurais donné volontiers sept sur vingt et n’en parlerais plus… Mais page 462, la petite fiente, il m’interloque ! Ah ! le damné pourri croupion ! Qu’ose-t-il écrire ? “Si Céline a pu soutenir les thèses socialistes des nazis c’est qu’il était payé. ” Textuel. Holà ! Voici donc ce qu’écrivait ce petit bousier pendant que j’étais en prison en plein péril qu’on me pende. Satanée petite saloperie gavée de merde, tu me sors de l’entre-fesse pour me salir au dehors ! Anus Caïn pfoui. Que cherches-tu ? Qu’on m’assassine ! C’est l’évidence ! Ici ! Que je t’écrabouille ! Oui !… Je le vois en photo, ces gros yeux… ce crochet… cette ventouse baveuse… c’est un cestode ! Que n’inventerait-il, le monstre, pour qu’on m’assassine ! A peine sorti de mon cacao, le voici qui me dénonce ! Le plus fort est que page 451, il a le fiel de nous prévenir : “Un homme qui trouve naturel de dénoncer des hommes ne peut avoir notre conception de l’honneur, même ceux dont il se fait le bienfaiteur, il ne les voit pas avec nos yeux, sa générosité, sa douceur, ne sont pas semblables à notre douceur, à notre générosité, on ne peut pas localiser la passion.”
Dans mon cul où il se trouve, on ne peut pas demander à J.‑B. S. d’y voir bien clair, ni de s’exprimer nettement, J.‑B. S. a semble-t-il cependant prévu le cas de la solitude et de l’obscurité dans mon anus… J.‑B. S. parle évidemment de lui-même lorsqu’il écrit page 451 : “Cet homme redoute toute espèce de solitude, celle du génie comme celle de l’assassin.” Comprenons ce que parler veut dire… Sur la foi des hebdomadaires J-B. S. ne se voit plus que dans la peau du génie. Pour ma part et sur la foi de ses propres textes, je suis bien forcé de ne plus voir J.‑B. S. que dans la peau d’un assassin, et encore mieux, d’un foutu donneur, maudit, hideux, chiant pourvoyeur, bourrique à lunettes. Voici que je m’emballe ! Ce n’est pas de mon âge, ni de mon état… J’allais clore là… dégoûté, c’est tout… Je réfléchis… Assassin et génial ? Cela s’est vu… Après tout… C’est peut-être le cas de Sartre ? Assassin il est, il voudrait l’être, c’est entendu mais, génial ? Petite crotte à mon cul génial ? hum ?… c’est à voir… oui certes, cela peut éclore… se déclarer… mais J.‑B. S. ? Ces yeux d’embryonnaire ? ces mesquines épaules ?… ce gros petit bidon ? Ténia bien sûr, ténia d’homme, situé où vous savez… et philosophe !… c’est bien des choses… Il a délivré, parait-il, Paris à bicyclette. Il a fait joujou… au Théâtre, à la Ville, avec les horreurs de l’époque, la guerre, les supplices, les fers, le feu. Mais les temps évoluent, et le voici qui croît, gonfle énormément, J.‑B. S. ! Il ne se possède plus… il ne se connaît plus… d’embryon qu’il est il tend à passer créature… le cycle… il en a assez du joujou, des tricheries… il court après les épreuves, les vraies épreuves… la prison, l’expiation, le bâton, et le plus gros de tous les bâtons : le Poteau… le Sort entreprend J.B.-S… les Furies ! finies les bagatelles… Il veut passer tout à fait monstre ! Il engueule de Gaulle du coup !
Quel moyen ! Il veut commettre l’irréparable ! Il y tient ! Les sorcières vont le rendre fou, il est venu les taquiner, elles ne le lâcheront plus… Ténia des étrons, faux têtard, tu vas bouffer la Mandragore ! Tu passeras succube ! La maladie d’être maudit évolue chez Sartre… Vieille maladie, vieille comme le monde, dont toute la littérature est pourrie… Attendez J.‑B. S. avant que de commettre les gaffes suprêmes !… Tâtez-vous ! Réfléchissez que l’horreur n’est rien sans le Songe et sans la Musique… Je vous vois bien ténia, certes, mais pas cobra, pas cobra du tout… nul à la flûte ! Macbeth n’est que du Grand-Guignol, et des mauvais jours, sans musique, sans rêve… Vous êtes méchant, sale, ingrat, haineux, bourrique, ce n’est pas tout J.‑B. S. ! Cela ne suffit pas… Il faut danser encore !… Je veux bien me tromper bien sûr… Je ne demande pas mieux… J’irai vous applaudir lorsque vous serez enfin devenu un vrai monstre, que vous aurez payé, aux sorcières, ce qu’il faut, leur prix, pour qu’elles vous transmutent, éclosent, en vrai phénomène. En ténia qui joue de la flûte.
M’avez-vous assez prié et fait prier par Dullin, par Denoël, supplié “sous la botte” de bien vouloir descendre vous applaudir ! Je ne vous trouvais ni dansant, ni flûtant, vice terrible à mon sens, je l’avoue… Mais oublions tout ceci ! Ne pensons plus qu’à l’avenir ! Tâchez que vos démons vous inculquent la flûte ! Flûte d’abord ! Retardez Shakespeare, lycéen ! 3/4 de flûte, 1/4 de sang… 1/4 suffit je vous assure… mais du vôtre d’abord ! avant tous les autres sangs. L’Alchimie a ses lois… le “sang des autres” ne plaît point aux Muses… Réfléchissons… Vous avez emporté tout de même votre petit succès au “Sarah”, sous la Botte, avec vos Mouches… Que ne troussez-vous maintenant trois petits actes, en vitesse, de circonstance, sur le pouce, Les Mouchards ? Revuette rétrospective… L’on vous y verrait en personne, avec vos petits potes, en train d’envoyer vos confrères détestés, dits “Collaborateurs” au bagne, au poteau, en exil… Serait-ce assez cocasse ? Vous-même, bien entendu, fort de votre texte au tout premier rôle… en ténia persifleur et philosophe… Il est facile d’imaginer cent coups de théâtre, péripéties et rebondissements des plus farces dans le cours d’une féerie de ce genre… et puis au tableau final un de ces “Massacre Général” qui secouera toute l’Europe de folle rigolade ! (Il est temps !) Le plus joyeux de la décade ! Qu’ils en pisseront, foireront encore à la 500e !… et bien au-delà ! (L’au-delà ! Hi ! Hi !) L’assassinat des “Signataires”, les uns par les autres !… vous-même par Cassou… cestuy par Eluard ! l’autre par sa femme et Mauriac ! et ainsi de suite jusqu’au dernier !… Vous vous rendez compte ! L’Hécatombe d’Apothéose ! Sans oublier la chair, bien sûr !… Grand défilé de filles superbes, nues, absolument dandinantes… orchestre du Grand Tabarin… Jazz des “Constructeurs du Mur”… “Atlantist Boys”… concours assuré… et la grande partouze des fantômes en surimpression lumineuse… 200.000 assassinés, forçats, choléras, indignes… et tondues ! à la farandole ! du parterre du Ciel ! Choeur des “Pendeurs de Nuremberg”… Et dans le ton vous concevez plus-qu’existence, instantaniste, massacriste… Ambiance par hoquets d’agonie, bruits de coliques, sanglots, ferrailles… “Au secours !”… Fond sonore : “Machines à Hurrahs !”… Vous voyez ça ? Et puis pour le clou, à l’entr’acte : Enchères de menottes ! et Buvette au sang. Le Bar futuriste absolu. Rien que du vrai sang ! au bock, cru, certifié des hôpitaux… du matin même ! sang d’aorte, sang de foetus, sang d’hymen, sang de fusillés !… Tous les goûts ! Ah ! quel avenir J.‑B. S. ! Que vous en ferez des merveilles quand vous serez éclos Vrai Monstre ! Je vous vois déjà hors de fiente, jouant déjà presque de la flûte, de la vraie petite flûte ! à ravir !… déjà presque un vrai petit artiste !
Sacré J.‑B. S.
L.-F. Céline.
Source : http://paris4philo.over-blog.org/article-11588806.html
”Si la naissance de La chute fut soudaine, le long monologue de Clamence vient de loin, et, plus précisément, des querelles et des polémiques qui suivirent la publication de L’homme révolté en 1951.
Dans les années “euphoriques” qui suivirent la Libération, Albert Camus incarna, selon les mots de Sartre, “l’admirable conjonction d’une personne, d’une action et d’une œuvre”. En 1947 paraît La peste, chronique symbolique qui témoignait des années d’Occupation, de la lutte contre le nazisme, de la possibilité d’une résistance collective contre les fléaux historiques ; en dépit de leurs passés divergents, de leurs différends idéologiques et politiques, Rieux, Tarrou, Rambert et Paneloux luttaient ensemble pour soulager la misère des hommes.
En 1951 paraît L’homme révolté, essai qui dresse l’inventaire de révoltes, généreuses en soi, mais qui, invariablement, ont “mal tourné” et contribué au renforcement des États bureaucratiques et policiers, ouvrage qui condamne toute violence et toutes les politiques qui justifient le meurtre ou la servitude collective au nom d’idées abstraites et absolues, d’utopiques fins à venir : l’édification d’une société parfaite, le bonheur futur de l’humanité. Oser, en pleine guerre froide (et l’essai de Camus “tombe très mal”, car il paraît au moment même où Sartre n’hésite pas à penser qu’un anticommuniste est un chien”), “amalgamer” tous les régimes totalitaires : la Terreur de 93, le fascisme, le nazisme, et… le stalinisme, c’est là un crime inexpiable. André Breton d’abord (celui-ci n’avait guère aimé les pages sévères consacrées à Lautréamont), de nombreux critiques et intellectuels “de gauche” ensuite, la revue de Sartre, Les temps modernes (en mai 1952, un article de Francis Jeanson critique sans ménagement l’essai de Camus) enfin, tous crient haro sur le dérangeant essai.
Camus se retrouve alors brutalement sur le banc des accusés, cloué au pilori par ses frères d’armes et de plume qui ont “le mot qu’il faut”, “le mot qui fait balle” (p.31). Particulièrement méprisante, arrogante, violente, blessante, fut la Réponse à Albert Camus de Sartre. Elle donne la réplique à la Lettre adressée par Camus (à la suite de l’article de F. Jeanson) au directeur des Temps modernes (les deux textes parurent dans le même numéro des Temps modernes, n°82, août 1952) qui ne recule devant aucun “argument” diffamatoire pour humilier son “allié” d’hier.
Mon Dieu, Camus, que vous êtes sérieux et, pour employer un de vos mots, que vous êtes frivole ! Et si vous vous étiez trompé ? Et si votre livre témoignait simplement de votre incompétence philosophique ? S’il était fait de connaissances ramassées à la hâte et de seconde main ? […] Et si vous ne raisonniez pas très juste ? Si vos pensées étaient vagues et banales ? […] Je n’ose vous conseiller de vous reporter à la lecture de L’être et le Néant, la lecture vous en paraîtrait inutilement ardue : vous détestez les difficultés de pensée… (Etc.)”
Albert Camus, La Chute, texte intégral, dossier, folio plus, mai 2006, 187 pages ; page 182.
« Non, ce n’est rien, je frissonne un peu dans cette sacrée humidité. Nous sommes arrivés d’ailleurs. Voilà. Après vous. Mais restez encore, je vous prie, et accompagnez-moi. Je n’en ai pas fini, il faut continuer. Continuer, voilà ce qui est difficile. Tenez, savez-vous pourquoi on l’a crucifié, l’autre, celui auquel vous pensez en ce moment, peut-être ? Bon, il y avait des quantités de raisons à cela. Il y a toujours des raisons au meurtre d’un homme. Il est, au contraire, impossible de justifier qu’il vive. C’est pourquoi le crime trouve toujours des avocats et l’innocence, parfois seulement. Mais, à côté des raisons qu’on nous a très bien expliquées pendant deux mille ans, il y en avait une grande à cette affreuse agonie, et je ne sais pourquoi on la cache si soigneusement. La vraie raison est qu’il savait, lui, qu’il n’était pas tout à fait innocent. S’il ne portait pas le poids de la faute dont on l’accusait, il en avait commis d’autres, quand même il ignorait lesquelles. Les ignorait-il d’ailleurs ? Il était à la source, après tout ; il avait dû entendre parler d’un certain massacre des innocents. Les enfants de la Judée massacrés pendant que ses parents l’emmenaient en lieu sûr, pourquoi étaient-ils morts sinon à cause de lui ? Il ne l’avait pas voulu, bien sûr. Ces soldats sanglants, ces enfants coupés en deux lui faisaient horreur. Mais, tel qu’il était, je suis sûr qu’il ne pouvait les oublier. Et cette tristesse qu’on devine dans tous ses actes, n’était-ce pas la mélancolie inguérissable de celui qui entendait au long des nuits la voix de Rachel, gémissant sur ses petits et refusant toute consolation ? La plainte s’élevait dans la nuit, Rachel appelait ses enfants tués pour lui, et il était vivant !
Sachant ce qu’il savait, connaissant tout de l’homme – ah ! qui aurait cru que le crime n’est pas tant de faire mourir que de ne pas mourir soi-même ! - confronté jour et nuit à son crime innocent, il devenait trop difficile pour lui de se maintenir et de continuer. Il valait mieux en finir, ne pas se défendre, mourir, pour ne plus être seul à vivre et pour aller ailleurs, là où, peut-être, il serait soutenu. Il n’a pas été soutenu, il s’en est plaint et, pour tout achever, on l’a censuré. Oui, c’est le troisième évangéliste, je crois, qui a commencé de supprimer sa plainte. “Pourquoi m’as-tu abandonné ?” c’était un cri séditieux, n’est-ce pas ? Alors, les ciseaux ! Notez d’ailleurs que si Luc n’avait rien supprimé, on aurait à peine remarqué la chose ; elle n’aurait pas pris tant de place, en tout cas. Ainsi, le censeur crie ce qu’il proscrit. L’ordre du monde aussi est ambigu.
Il n’empêche que le censuré, lui, n’a pu continuer. Et je sais, cher, ce dont je parle. Il fut un temps où j’ignorais, à chaque minute, comment je pourrais atteindre la suivante. Oui, on peut faire la guerre en ce monde, singer l’amour, torturer son semblable, parader dans les journaux, ou simplement dire du mal de son voisin en tricotant. Mais, dans certains cas, continuer, seulement continuer, voilà ce qui est surhumain. Et lui n’était pas surhumain, vous pouvez m’en croire. Il a crié son agonie et c’est pourquoi je l’aime, mon ami, qui est mort sans savoir. »
Albert Camus, La Chute, texte intégral, dossier, folio plus, mai 2006, 187 pages ; page 95.